[Seconde Chance -Extrait 4] Un mariage qui fait mal

         J’ai toujours été en retard. Et j’espère l’être à ma propre mort.

Je l’étais déjà le jour de ma naissance. Je me sentais tellement bien dans le ventre protecteur de ma mère, que les médecins durent déclencher l’accouchement pour me livrer manu militari à la rudesse de la vie. Quand je vois où j’en suis aujourd’hui, je me dis que j’avais bien raison de vouloir prolonger la quiétude de mon séjour intra-amniotique.

A l’école, j’arrivais tous les matins avec cinq minutes de retard, pour passer ensuite la journée à rêvasser au fond de la salle de classe, le regard happé par le ciel et son imaginaire infini. « Thomas est ailleurs. Mais où ? Lui seul le sait », avait écrit un professeur de mathématiques découragé. A quoi bon apprendre les équations du second degré quand on ne rêve que de voyages et de musique ?

Mais arriver en retard au mariage de son petit frère ça ne se fait pas. Qui plus est quand on est le témoin. Et que l’on vous a chargé de la délicate mission du transport et de la remise des alliances.

On ne m’a rien dit quand je suis arrivé essoufflé dans l’église, mais les regards en disent parfois plus que les mots. Alors j’ai pris mon air contrit, celui que je travaille depuis que je suis petit, les lèvres pincées, les paupières qui papillonnent, celui qui a fait le succès de Hugh Grant dans 4 mariages et 1 enterrement et la plupart de ses films.

Mon frère m’a souri, « même le jour de mon mariage ! ». Ma future belle-sœur riait beaucoup moins elle. Je crois qu’elle ne m’a jamais aimé.

Jusqu’à cet après-midi de mai, (je me souviens encore du bleu pastel du ciel, de l’air au parfum de muguet), je n’avais jamais envié la vie des autres et leur sacro-sainte trinité appart-mariage-enfant. Qu’allaient-ils donc faire si jeunes dans la galère du couple, de l’endettement sur vingt-cinq ans, des couches qui puent et des nuits sans sommeil qui tuent ?

Je voyais l’engagement comme une entrave, comme un enfermement. Finie la liberté. Etre seul, sans attaches, c’est avoir tous les possibles devant soi. Même quand on n’en fait rien. Et Dieu sait si je n’en faisais rien.

Jusqu’au mariage de mon petit frère. Le plus beau jour de sa vie. Un des plus beaux de maman qui n’arrêtait pas de rire et de pleurer en même temps. Un des plus terribles pour moi. Ce jour-là, en voyant tous ces visages heureux, j’ai compris que je faisais fausse route. Mon cadet de six ans se mariait, avait un boulot stable d’ingénieur, un bel appartement à Levallois-Perret, envisageait d’avoir un enfant dans l’année qui venait et moi je n’avais toujours rien construit ni même ébauché le moindre projet à court ou moyen terme. J’étais toujours cet adolescent inconséquent, rêveur, irresponsable (la description est co-signée par ma mère et ma sœur). Je louais un studio étriqué dans le dixième arrondissement, vivotais de boulot sans intérêt en jobs alimentaires qui me condamnaient à terminer mes mois aux pâtes et au riz, et je sortais toute la semaine pour oublier dans l’alcool et les bras d’inconnues que j’étais en train de rater ma vie.

Le bonheur des autres est cruel. Il vous renvoie à votre existence médiocre et votre avenir sans joie ni promesses.

          Quand Vincent et Nathalie s’étaient dit oui, j’avais craqué. Je m’étais mis à pleurer. De toutes les larmes de mon corps. J’étais heureux pour lui, fier de voir combien mon petit Vinvin avait grandi, mais la vague d’émotion qui me submergeait venait de plus loin, d’un océan de tristesse dont je connaissais trop bien le nom.

Ce n’était plus le mariage de mon frère auquel j’assistais, c’était le mien. Celui que j’avais refusé cinq ans plus tôt. Et qui continuait de me poursuivre de ses regrets et longs sanglots.

Vincent et Nathalie disparaissaient dans mes larmes, blancs presque transparents. Les invités se fondaient dans la couleur pâle de l’église, petites touches pastel veloutées qui tourbillonnaient et se mélangeaient pour former le tableau de mes souvenirs, et dessiner le visage de celle qui dans mon esprit ne voulait pas mourir.

Constance.

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