Profession écrivain fantôme : Dominique Cellura, l’accoucheur littéraire

On les appelle nègres littéraires, prête-plumes, écrivains fantômes, collaborateurs… Ils donnent leurs mots et leurs phrases à des célébrités, acteurs, chanteurs, sportifs, hommes politiques et même écrivains célèbres, et se cachent derrière près de 20% de la production française1.

Pourtant, leurs noms vous sont inconnus et n’apparaissent que rarement sur la couverture. Alors qui sont-ils ? Et comment travaillent-ils ?

Rencontre avec Dominique Cellura, l’un des plus illustres travailleurs de l’ombre actuels. 

Tout d’abord comment faut-il vous appeler ?

Dans le métier, on parle de nègre littéraire2. J’ai une préférence pour l’appellation anglo-saxonne de ghost writer — « écrivain fantôme » —, elle me semble plus précise et mieux adaptée à ce que l’on attend de moi.

Comment êtes-vous devenu écrivain fantôme ?

Un peu par hasard. J’étais journaliste à France Soir quand le quotidien a mis la clé sous la rotative. C’était en 2011, un de mes amis éditeurs m’a alors parlé d’un projet auquel il n’avait pas le temps de s’atteler. Du temps, j’en avais : il s’agissait d’écrire l’histoire du 36 quai des Orfèvres pour Claude Cancès, qui en avait été le patron sous Mitterrand puis Chirac. L’occasion a fait le larron. J’ai accepté, et l’ouvrage s’est vendu à quelque 50.000 exemplaires. Les commandes se sont succédé, et dix ans plus tard, on peut dire que j’en ai fait mon métier puisque j’ai collaboré à une vingtaine d’ouvrages.

Comment héritez-vous d’un projet ? Ce sont les maisons d’édition qui vous contactent directement ?

Oui. J’ai ainsi travaillé avec Michel Lafon, les Editions du Rocher, l’Archipel, Jacob Duvernet, Verlhac, Rue Fromentin… Des commandes passées pour la plupart dans l’urgence. La maison vous appelle, vous dit qu’elle a besoin d’une biographie de X ou Y pour dans trois mois. Et c’est parti. Il est même assez fréquent de ne pas disposer d’un tel laps de temps…

Comment procédez-vous pour prêter votre plume à un autre ?

Je réalise une vingtaine d’heures d’entretiens avec l’auteur afin de comprendre qui il est et connaître son histoire dans les moindres recoins. Il faut faire montre de psychologie et d’empathie pour amener l’autre à se livrer de façon intime, j’essaie d’aller le plus loin possible dans la confession. Je suis une sorte d’accoucheur littéraire. Parfois, ça se passe bien, d’autres fois moins. Il y a des résistances, des zones qui ne veulent pas sortir de l’ombre, et je dois alors procéder à une « effraction de crâne » (sourire) Puis, quand j’ai toutes les informations dont j’ai besoin, je m’enferme chez moi pendant un, deux ou trois mois, suivant les délais que l’éditeur m’a accordés. Et j’écris toute la journée. Sans m’arrêter, sous perfusion de caféine, jusqu’au moment où je m’écroule. C’est une souffrance quotidienne, j’envie ceux qui exercent l’un ou l’autre des métiers de l’écriture sans en connaître les affres.  On peut dire que je ne vis que pour l’ouvrage pendant ces périodes où je me mets entre parenthèses, je ne pense plus qu’à lui, à la façon dont je vais articuler les choses.  Ce n’est pas toujours facile pour mon entourage, d’autant que je fuis toute forme de distraction, tout ce qui peut m’extraire de ma bulle. Le bon côté des choses, c’est qu’une fois le bouquin validé par l’auteur et l’éditeur, j’ai de nouveau beaucoup de temps à consacrer aux miens.

Comment se passe le travail de relecture ?

J’envoie les quatre ou cinq premiers chapitres à l’éditeur pour m’assurer que je suis dans la bonne direction, tant pour ce qui concerne la forme que le fond. S’il est satisfait, je continue sur ma lancée. L’auteur, lui, reçoit les chapitres pour relecture au fur et à mesure. L’un des moments les plus satisfaisants de ce métier survient quand le livre est enfin édité, qu’il s’est matérialisé et que l’auteur le tient entre ses mains. L’on a alors conscience qu’il se passe quelque chose de vraiment important, que c’est un événement marquant de son existence, comme le serait une naissance. Ce livre, c’est son enfant…

Votre nom n’est pas mentionné dans tous les ouvrages auxquels vous avez collaboré. Pourquoi ? 

Pour être écrivain fantôme, il ne faut pas avoir trop d’ego. Ou alors, vous allez très mal supporter cette activité — autant y renoncer. Vous écrivez pour un autre, vous devez vous effacer derrière lui. Parfois, vous goûtez le petit plaisir de lire votre nom en couverture, mais vous le trouvez généralement en page de garde ou en quatrième de couverture. Quoi qu’il en soit, qu’X ou Y n’ait pas écrit la moindre ligne de son livre indiffère le lecteur.

Quel sera votre prochain livre ? Une commande ou un roman personnel ?

Une commande, très probablement. J’aimerais écrire la biographie de mon ami Tony Gomez, qui a régné sur les nuits parisiennes pendant plus de trente ans. Trouver un éditeur ne serait pas très compliqué, c’est Tony qu’il faut convaincre !

1 Anne-Sophie Demonchy, Les nègres, acteurs fantômes de la République des lettres (2007)

2 Le terme nègre littéraire doit désormais être remplacé par « prête-plume » (Ministère de la Culture, 2017)

Quelques écrivains fantômes célèbres :

Auguste Maquet : sans doute le plus illustre d’entre tous. Prête-plume d’Alexandre Dumas, on lui doit une bonne partie de ses plus grands romans, dont les Trois Mousquetaires. Leur duo était bien rôdé : Auguste faisait les recherches, écrivait le premier jet qu’Alexandre reprenait en y ajoutant son style personnel.

Plus proches de nous, l’Académicien Erik Orsenna et le lauréat du Goncourt Patrick Rambaud ont également reconnu avoir donné leurs mots.

L’écrivain Paul-Loup Sullitzer, figure littéraire des années 80, a longtemps utilisé la plume de Lou Durand pour écrire ses best-sellers.

De nombreux hommes politiques et figures médiatiques à la production littéraire effrénée sont aussi soupçonnés d’avoir recours à des travailleurs de l’ombre.

Combien gagne un prête-plume ?

Un écrivain fantôme débutant percevrait des forfaits oscillant entre 5.000 et 15.000 euros. Des écrivains plus expérimentés toucheraient en plus de la somme fixe, un pourcentage sur les ventes (20 à 50% des droits d’auteur, selon la notoriété du personnage principal du livre).

Alors, que pensez-vous de cette pratique ? Connaissez-vous des écrivains fantômes ? Soupçonnez-vous certains auteurs d’y avoir recours ? Parlons-en en commentaire !

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